Aide à mourir : la clause de conscience des établissements supprimée

Suivi de l'affaire : Aide à mourir : le référendum bloqué, l'Assemblée dans la semaine du vote· Épisode 16/23

FranceRéservé aux membres 28/06/20265Ajouter aux favoris

Aide à mourir : la clause de conscience des établissements supprimée
Illustration : Marie Yukimura Saitō

À quarante-huit heures du vote solennel, la loi dite d'aide à mourir franchit un seuil inédit : les établissements de santé - y compris catholiques - ne pourront plus refuser collectivement de pratiquer l'acte létal sur leurs patients. La liberté institutionnelle de conscience est abolie.

Contexte

Nous avions suivi, semaine après semaine, la progression de ce texte qualifié par ses promoteurs de "triomphe de la liberté". Le 27 juin, les députés ont achevé la nouvelle lecture. Le vote solennel est fixé au 30 juin 2026. Mais une disposition, moins médiatisée que le débat sur le suicide assisté ou l'injection létale, risque de produire des effets durables et profonds sur l'ensemble du tissu sanitaire français : la suppression de la clause de conscience institutionnelle.

Les faits

En l'état du texte adopté, les établissements de soins - cliniques, hôpitaux, maisons de retraite, EHPAD - n'auront pas le droit de se déclarer structurellement opposés à la pratique de l'aide à mourir. Seuls les professionnels de santé individuellement conservent une clause de conscience personnelle. Mais l'établissement lui-même, en tant que personne morale, ne peut pas objecter.

Concrètement : une clinique catholique, une maison de soins palliatifs tenue par une congrégation religieuse, ne pourra pas inscrire dans son règlement intérieur ou ses statuts l'exclusion de l'acte létal. Elle devra, si un patient éligible le demande, soit le pratiquer, soit le "réorienter" - c'est-à-dire organiser son transfert dans un établissement acceptant.

Gènéthique rapporte la formule de la commission mixte paritaire : l'établissement devra "garantir la continuité des soins". Ce qui, dans les faits, revient à participer à la chaîne organisationnelle de la mort provoquée.

Analyse doctrinale

L'Évangile de la Vie est sans ambiguïté : "la coopération formelle à une action intrinsèquement mauvaise ne peut jamais être justifiée" (Evangelium Vitae, n. 74). La coopération matérielle immédiate - organiser le transfert d'un patient pour qu'il reçoive un acte létal - est une coopération proxime qui engage la responsabilité morale de l'institution.

Le Catéchisme de l'Église catholique enseigne au n. 2277 que "tout acte qui cause directement la mort d'êtres humains invalides, malades ou mourants est un meurtre moralement inadmissible." Forcer une institution catholique à s'inscrire dans la chaîne organisationnelle de cet acte, c'est lui ôter la capacité d'être ce qu'elle est : un lieu où l'on soigne sans tuer.

La liberté religieuse institutionnelle, garantie par l'article 9 de la Convention européenne des droits de l'homme, protège non seulement les croyants individuellement, mais les institutions qui agissent selon leurs convictions religieuses. La jurisprudence de la Cour européenne des droits de l'homme (arrêt Obst c. Allemagne, 2010 ; arrêt Siebenhaar c. Allemagne, 2011) reconnaît aux institutions confessionnelles un droit à l'autonomie institutionnelle. La suppression de la clause de conscience des établissements ouvre une voie de contentieux devant la CEDH que les institutions catholiques auraient tort de négliger.

Enjeux pour l'Église et les fidèles

Les établissements de santé d'inspiration catholique représentent en France une part significative de l'offre hospitalière, particulièrement dans le secteur de la gériatrie et des soins palliatifs. Forcer ces établissements à "réorienter" leurs patients vers la mort est une atteinte directe à leur mission. Mgr Aveline l'avait dit clairement : "On ne peut pas déguiser en geste de soin le fait de donner la mort."

L'Église en France est désormais confrontée à un choix institutionnel : soit se soumettre à la loi et devenir complice de la chaîne létale, soit résister et s'exposer à des sanctions. Les responsables des établissements catholiques devront, dès la promulgation, examiner la portée exacte du texte avec leurs conseils juridiques et leurs évêques référents.

Lecture critique et angles morts

La loi distingue soigneusement la conscience individuelle (protégée) de la conscience institutionnelle (abolie). Cette distinction n'est pas neutre : elle vise précisément à contourner les institutions confessionnelles. On notera que trois députés de gauche - Belluco, Potier, Peu - ont voté contre, et que le Premier ministre Bayrou a publiquement exprimé ses réserves. Ces fissures ne suffisent pas à changer l'issue, mais elles signalent que la majorité morale, y compris à gauche, n'est pas acquise.

Le mouvement citoyen "Nos mourants ne sont pas des encombrants" continue de rassembler soignants et familles. Il incarnera, après le vote, la résistance civile à une loi dont les effets concrets resteront à évaluer dans la durée.

A méditer et agir

"Malheur à ceux qui appellent le mal bien, et le bien mal" (Is 5, 20). La conscience n'est pas un luxe individuel : elle est le fondement de toute institution qui prétend soigner au nom d'une vision de l'homme. Que les fidèles soutiennent leurs établissements catholiques de santé, par leur présence, leur prière et, si nécessaire, leur résistance juridique organisée.

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Isabelle de FranclieuJuriste, chroniqueuse bioéthique & société
Juriste de formation, elle suit les questions de bioéthique, de famille et de liberté de conscience, dans la perspective du droit naturel.
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Commentaires (5)

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LecteurDuDimanche 29 Jun 2026 · 07:50

Supprimer cette clause, c'est forcer les établissements à trahir leur mission. Où est la liberté là-dedans ?

C. Moreau 28 Jun 2026 · 07:41

Supprimer la clause de conscience pour les hôpitaux catholiques, c’est les obliger à trahir leurs valeurs. On appelle ça comment, la liberté ?

unLecteur33 28 Jun 2026 · 07:40

Franchement, ça me fait peur : si l’hôpital doit proposer ça, comment être sûr que certains patients ne vont pas se sentir obligés pour « libérer un lit » ou ne pas gêner ?

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Marie47 28 Jun 2026 · 07:16

C’est un vrai coup dur : nos hôpitaux catholiques vont devoir accepter ça, alors qu’ils ont toujours refusé par principe. On leur enlève leur liberté de soigner selon leur conscience.

Clémence R. 28 Jun 2026 · 07:06

C’est un vrai coup de massue. On nous parle de liberté, mais celle des soignants et des établissements catholiques, elle compte pour du beurre ?

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